Projet Trois siècles de migrations francophones en Amérique du Nord 1640-1940 (TSMF)

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Photo : Les fondatrices à Vancouver le 8 décembre 1856 : assises de gauche à droite, soeurs Praxède-de-la-Providence, Joseph du Sacré-Coeur, Marie du Précieux-Sang; debout à partir de la gauche, soeurs Vincent de Paul et Blandine des Saints-Anges. [Source : HistoryLink.org]

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ESTHER PARISEAU (Parizeau) — Mère Joseph du Sacré-Cœur, missionnaire et première femme architecte du Nord-Ouest américain1

par Jeanne Maltais, maître généalogiste agréée (MGA)
(tiré de l’article de la même autrice paru dans la revue L’Ancêtre, vol. 48, no 338, Printemps 2022, p.185-189)

 

Vie familiale : 1823-1843

Née le 16 avril 1823 à Saint-Martin, Île-Jésus (aujourd’hui Laval), Esther est la fille de Joseph Pariseau (1791-1857) et Françoise Rousseau (1796-1850), mariés à Montréal le 26 août 1816. Elle est la quatrième d’une fratrie de treize enfants : Émilie (1816), Joseph (1818), Luce (1820), Esther (1823), Julie (1825), Stanislas (1827), George (1829), Zoé (1831), Isaïe (1833), Eulalie (1834), Séraphine (vers 1836), Salomé (1837) et Moïse (1843)3.

Maître carrossier et maître forgeron reconnu pour l’excellence de son travail, son père, Joseph, lui enseigne les rudiments de la menuiserie, du design d’objets et l’utilisation d’outils spécialisés. Sa mère complète son éducation en l’initiant à la lecture et à l’écriture ainsi qu’à la broderie et au tissage. En décembre 1843 à l’âge de 20 ans, elle rejoint, sous le nom de sœur Joseph, la communauté des Sœurs de la Providence4 de Montréal, fondée la même année par Émile Tavernier-Gamelin qui l’accueille à bras ouvert.

 

Montréal : les premières années de profession

Esther effectue deux stages importants au cours de ses deux années de noviciat : le premier comme infirmière à l’Hôtel-Dieu de Montréal et le second auprès de la congrégation de Notre-Dame où elle s’initie à la confection d’ornements liturgiques et à la broderie fine. Dans les premières années suivant sa profession prononcée le 21 juillet 1845, elle exerce ses talents artistiques dans la fabrication d’objets en cire et dans la réalisation d’ouvrages de couture et de broderie. Subséquemment, sa carrière la conduira vers des fonctions administratives importantes ainsi qu’en soin de santé.

En 1856, la communauté des Sœurs de la Providence délègue une mission de cinq religieuses dans le Nord-Ouest américain en soutien aux œuvres apostoliques de Mgr Augustin Blanchet, évêque du diocèse de Nesqually (aujourd’hui Seattle, Washington). Choisie comme supérieure et responsable de cette nouvelle œuvre consacrée au Sacré-Cœur de Jésus, Esther sera connue désormais sous le nom de sœur Joseph du Sacré-Cœur et dans l’Ouest sous celui de Mother Joseph of Sacred-Heart. Quatre autres religieuses appuieront Esther pour le développement de l’œuvre5 :

Marie-Angélique Lamothe, mère Praxède-de-la-Providence

Née le 25 janvier 1820 à Saint-Grégoire-le-Grand, Nicolet, Marie-Angélique Lamothe est la fille de Michel et Esther Prince, et la nièce de Mgr Jean-Charles Prince, premier évêque de Saint-Hyacinthe. Le 16 septembre 1845, âgée de 26 ans, elle fait son entrée chez les Sœurs de la Providence et y prononce ses vœux le 21 juillet 1847. À Fort Vancouver, elle assiste Esther au développement des missions et succédera à sœur Joseph du Sacré-Cœur au poste de mère Vicaire (supérieure), responsable des maisons de la Providence de l’Ouest, poste qu’elle occupera pendant quinze ans. Atteinte de dyspepsie, elle s’éteint le 24 septembre 1889 à Fort Vancouver à l’âge de 69 ans et est inhumée dans le cimetière St. James Acres6 à Fort Vancouver, Washington.

Zéphirine Collin, sœur Blandine des Saints-Anges

Née le 8 mars 1837 et baptisée le lendemain à Longueuil, Zéphirine Collin est la fille d’Alexis et Sophie Gadbois. Elle est à peine âgée de 18 ans lorsqu’elle prononce ses vœux le 28 août 1856. Dans l’Ouest, elle participe à la fondation de plusieurs missions et agit en tant que supérieure pour quelques-unes. Souffrante, elle revient à Montréal en 1895 après trente-neuf années de mission. Elle y décède le 19 mars 1922, à l’âge de 84 ans, et est inhumée le 21 suivant dans le cimetière de la congrégation des Sœurs de la Providence à Montréal.

Adélaïde Thériault, sœur Vincent de Paul

Née le 30 décembre 1826 à Saint-Louis de Kamouraska, Adélaïde Thériault est la fille d’Antoine et Adélaïde Phocas dit Raymond. Elle quitte Montréal pour Fort Vancouver, après seulement trois mois de noviciat ; elle y fera profession le 25 mars 1858. Elle se dévouera pendant trente-sept ans à l’éducation des enfants et aux soins des malades. Elle décède le 19 novembre 1908 à Fort Vancouver à l’âge de 82 ans et est inhumée dans le cimetière St. James Acres.

Mary Helen Norton, sœur Marie du Précieux-Sang

Née le 10 octobre 1838 dans l’État de New York, Helen Norton enseigne les langues à l’académie de la Providence à Longue-Pointe lorsque, du fait de son bilinguisme, on lui demande de participer au projet de la mission à Fort Vancouver. Elle fait son entrée à titre de postulante le 28 octobre 1856 avant de partir pour le Nord-Ouest américain. À Fort Vancouver, elle se consacre à l’enseignement et prononce ses vœux le 19 septembre 1858. Atteinte de la fièvre typhoïde, elle décède le 28 octobre 1887 à l’âge de 39 ans et est aussi inhumée dans le cimetière St. James Acres.

 

Le développement de la mission

Le départ de sœurs missionnaires pour l’Ouest américain surprend et suscite le scepticisme au sein de la société montréalaise qui s’interroge quant à la pertinence d’une telle expédition. Le groupe quitte tout de même Montréal le 3 novembre 1856 et atteint Fort Vancouver cinq semaines plus tard, après avoir franchi par train et par bateau quelque 4000 km.

Historiquement, Fort Vancouver fut d’abord et avant tout un important poste de traite érigé par la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH) vers 1820 sur la rive nord du fleuve Columbia. En 1846, la ratification du Traité de l’Oregon7 établit un nouveau partage de la région entre la Grande-Bretagne et les États-Unis. Lorsque la ville devient américaine, la CBH doit fermer son poste de traite et se retirer de la région. Ville cosmopolite, l’anglais est la langue d’usage de sa population aux origines diversifiées : européenne, canadienne-française, métisse et autochtone. Sur le plan religieux, la foi protestante domine le paysage, laissant peu de place à l’Église catholique. À ce sujet, Esther témoigne de l’importance des méthodistes en éducation dans une lettre adressée à Mgr Joseph Larocque, évêque de Saint-Hyacinthe, en mars 18628 :

[…] Si les communautés peuvent une fois s’emparer de l’éducation, son influence se fera sentir plus tard. Les méthodistes en ont bien le pressentiment. Aussi font-ils tous leurs efforts à Portland, comme ici, pour faire valoir leurs écoles. Les lois les favorisent ; ils sont à même les fonds publics. L’été dernier, ils ont bâti une magnifique maison à deux étages dans notre petit Vancouver. Cette école pourra contenir quatre cents enfants. Maîtres et maîtresses sont bien payés. Malgré le mauvais temps que nous avons eu depuis le premier janvier, les directeurs de cette maison font parcourir la ville avec deux voitures pour ramasser les enfants […].

Peu préparé à recevoir les religieuses, l’évêque Blanchet leur offre, en guise de logement, le petit grenier de sa modeste maison. Cette situation inconfortable pousse Esther (mère Joseph du Sacré-Cœur) à concevoir rapidement les plans d’un couvent dont elle supervise la construction. Les religieuses y emménagent dès février 1857 et le 14 avril suivant, elles ouvrent une école destinée aux jeunes filles. Constatant le peu de services en santé, Esther entreprend l’élaboration et la construction d’un hôpital qui ouvrira ses portes le 7 juin 1858, sous le nom de l’Hôpital Saint-Joseph de Fort Vancouver. Dans les années subséquentes et malgré le peu de ressources disponibles, Esther poursuivra son œuvre de bâtisseuse. Au fil du temps, les habitants de la ville seront témoins de l’émergence et de l’évolution du « faubourg de la Providence » regroupant écoles, orphelinats et dispensaires en mesure de satisfaire aux divers besoins sociaux.

L’excellente réputation des religieuses se propage rapidement et l’appel pour fonder de nouvelles missions à l’extérieur de Fort Vancouver se fait de plus en plus pressant. Toutefois, ces constructions successives occasionnent d’importantes dépenses outrepassant les moyens financiers de la petite congrégation. Pour remédier à ce problème, Esther entreprend de grandes quêtes auprès des travailleurs des mines, une clientèle vivant isolée dans les montagnes. Pour les rejoindre, les voyageuses doivent traverser, à dos de cheval, en canot ou à pied plusieurs milieux naturels hostiles, où se réfugient brigands et animaux sauvages. Mais l’audace et les efforts d’Esther portent fruit ; les mineurs se montrent généreux, les montants de certaines quêtes se chiffrant à plus de 5000 $. Esther et ses compagnes quémanderont à plusieurs reprises de cette manière. D’ailleurs, le clergé n’hésite pas à recourir aux journaux pour en appeler à la générosité du public, particulièrement à celle des mineurs9.

En 1866, lorsqu’Esther quitte son poste de supérieure de la Providence de Fort Vancouver, elle a déjà fondé, financé et supervisé l’édification de cinq missions : la Providence des Saints-Anges(1856) et l’hôpital Saint-Joseph (1858) à Fort Vancouver, la Providence Saint-Joseph (1863) à Steilacoom, Oregon, la Providence Saint-Vincent-de-Paul (1864) à Walla Walla, État de Washington, et la mission autochtone de l’école de Saint-Ignace, Montana (1864).

Promue au poste de supérieure des missions de l’Ouest, elle devient responsable de la construction et du financement de tous les édifices de la congrégation de la Providence. Elle consacrera les vingt-cinq années suivantes à la fondation de nouvelles missions, notamment dans les États de Washington, du Montana et de l’Idaho, tout en poursuivant ses longs voyages de quêtes pour les financer. Elle ne recule devant aucun défi : sitôt la mission acceptée, elle se rend sur place, et, pour la plupart, conçoit les plans de l’établissement et en supervise les travaux. Elle est sollicitée, entre autres, pour des plans d’agrandissement de l’hôpital de Seattle et pour les démarches préliminaires à la construction de l’hôpital Saint-Paul, à Vancouver, en Colombie-Britannique. Au cours de sa longue carrière, elle cumulera près d’une trentaine de fondations et de constructions dans les États de l’Oregon, de Washington, du Montana, de l’Idaho et en Colombie-Britannique tout en mettant à profit ses divers talents d’artiste notamment dans l’ornementation et la sculpture. En 1880, elle termine la décoration de la chapelle de la maison de la Providence des Saints-Anges à Vancouver, où elle exécute les travaux de moulures et de sculptures d’autels et de colonnes.

En 1894, elle occupe le poste de conseillère provinciale et, l’année suivante, la congrégation organise une grande fête à l’occasion de son jubilé d’or. Sans cesse préoccupée par la situation financière de ses fondations, Esther effectuera le long voyage entre Montréal et Fort Vancouver à six reprises, dans le but de promouvoir et de financer ses fondations et recruter de nouvelles missionnaires. Sa dernière réalisation est la construction en 1900 de l’orphelinat de la Providence à New Westminster, en Colombie-Britannique. Atteinte d’un cancer du sein et de cécité, elle décède le 19 janvier 1902, à l’âge de 79 ans, après cinquante-sept ans de vie missionnaire. Elle est inhumée à Fort Vancouver dans le cimetière St. James Acres.

 

Épilogue

Parmi les cinq fondatrices de cette mission audacieuse, quatre termineront leurs jours à Fort Vancouver. Dans les années subséquentes, plusieurs religieuses d’origine canadienne-française migreront dans l’Ouest canadien et américain en soutien aux missions étrangères des Sœurs de la Providence. La plupart d’entre elles ne reviendront jamais au pays. Peu connue, l’œuvre d’Esther Pariseau, réalisée dans une société qui confine le rôle de la femme à celui d’épouse et de mère, étonne. En 1953, elle est reconnue par l’American Institute of Architects comme première femme architecte du NordOuest américain. Elle devient également la première femme québécoise immortalisée au Capitole, au National Statutary Hall à Washington D.C., où une statue lui est érigée, le 1er mai 198010. Elle figure aussi au Capitole d’Olympia, dans l’État de Washington, et le 16 avril, journée de son anniversaire de naissance, est un jour férié dans cet État. L’audace, la ténacité et l’amour des pauvres ontsans doute insufflé à Esther l’énergie nécessaire pour poursuivre sa mission. Dans l’Ouest américain, sa contribution en éducation, en santé et en services sociaux est indéniable et bien vivante encore aujourd’hui, plus d’un siècle après son décès.

 

Ascendance matrilinéaire d’Esther Parise

NOM, prénom

Date et
lieu de mariage

NOM, prénom du conjoint
(noms des parents du conjoint)

BRUYÈRE, Marie

Avant 1637
France

LORGUEIL, Pierre

LORGUEIL, Marie,
originaire de Cognac, France11.

23 novembre 1654
Notre-Dame, Montréal

HUNAULT, Toussaint
(Nicolas et Marie Benoist)

HUNAULT, Jeanne

2 février 1672
Notre-Dame, Montréal

QUÉVILLON, Adrien
(Nicolas et Marie Vauquelin)

QUÉVILLON, Catherine

16 juin 1704
Rivière-des-Prairies

PAPINEAU dit Montigny, Samuel
(Samuel et Marie Delain)

PAPINEAU dit Montigny, Catherine

16 octobre 1730
Saint-Laurent, Montréal

PÉRILLARD dit Bourguignon, Nicolas
(Nicolas et Jeanne Sabourin)

PÉRILLARD dit Bourguignon, Marie-Louise

3 juin 1765
Sainte-Geneviève, Pierrefonds

BERTRAND, Joseph
(François et Geneviève Henri)

BERTRAND, Françoise

19 janvier 1795
Notre-Dame, Montréal

ROUSSEAU, Pierre
(Pierre et Marie-Angélique Côté)

ROUSSEAU, Françoise

26 août 1816
Notre-Dame, Montréal

PARISEAU, Joseph
(Joseph et Angélique Sicard)

 


1. À moins d’une référence complémentaire, les informations publiées dans le présent article ont été puisées auprès de trois sources principales:

  1. Institut de la Providence. Les sœurs de la Providence en Oregon, Montréal, 1937, 450 p.
  2. McCROSSON, Sister Mary of the Blessed Sacrament. The Bell and the River, Palo Alto, Californie, Pacific Books Publishers, 1957, 268 p.
  3. Institut de la Providence. Histoire des Filles de la Charité Servantes des Pauvres dites Sœurs de la Providence - Préliminaire et fondation 1800- 1844, t. 2, Montréal, 1925, 567 p.

2.Les toponymes Fort Vancouver et Vancouver de l’État de Washington, sont ici utilisés pour désigner un même lieu à cette époque.

3.PRDH (Programme de recherche en démographie historique), www.prdh-igd.com. Consulté le 15 avril 2021.

4.La communauté des Sœurs de la Providence fut fondée à Montréal le 25 mars 1843 par Émilie Tavernier-Gamelin; la communauté religieuse est également connue sous le nom de Sœurs de la Charité.

5.Providence Archives, www.providence.org/about/providence-archives/history-online/foundresses. Consulté le 20 avril 2021

6.Aussi nommé Mother Joseph Catholic Cemetery, https://protocathedral.org/cemetery.

7.L’Encyclopédie canadienne, www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/traite-de-loregon. Consulté le 12 avril 2021.

8.Institut de la Providence. Les sœurs de la Providence en Oregon, Montréal, 1937, p.141.

9.Journal Washington Statesman, 19 juillet 1862, « An appeal for the Orphan of Asylums at Vancouver, W.T. » Library of Congress: https://chroniclingamerica.loc.gov/newspapers/, consulté le 20 avril 2021.

10.LAPOINTE-ROY, Huguette. « PARISEAU (Parizeau), ESTHER dite Joseph du Sacré-Coeur », Dictionnaire biographique du Canada, www.biographi.ca/fr/. Consulté le 10 avril 2021.

11. Fichier Origine, www.fichierorigine.com/recherche?numero=016068m. Consulté le 20 novembre 2021.

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