Métier ou profession d'ancêtre(s)

Textes publiés lors de la 1re édition du Concours "Mes ancêtres au bout de ma plume !" lors de la SNG 2023.
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Usine de fabrication de textiles portant le nom de Pequot

Démérise Mercier (1880-1972)
Tisserande à la filature de Salem, Massachusetts

Hélène Fournier

Société de généalogie de Québec, Association des Fournier d’Amérique et Association des Familles Pelletier

Démerise Mercier, ma grand-mère maternelle, est née le 5 décembre 1880 à Saint-Pamphile, comté de L'Islet. Elle est la onzième enfant de la famille, mais elle ne connaîtra pas six de ses frères et sœurs. Ils sont décédés bien jeunes avant sa naissance.

Jeune fille de dix-huit ans, Démerise vécut à une période où la société était en pleine évolution. L’industrialisation étant bien installée et les terres agricoles se faisant de plus en plus rares, la population se déplaçait vers les centres-villes pour y occuper différents métiers mieux rémunérés. En parallèle, les Québécois étaient recrutés par milliers pour aller travailler dans des usines et manufactures situées aux États-Unis. Leur réputation de bons travailleurs et de dévouement envers les patrons les précédait et favorisait leur recrutement par les entreprises américaines. Plusieurs Québécois des campagnes répondirent à l’offre et s’installèrent dans des quartiers de ces villes industrielles appelés « Petits Canada ». On y parlait en français et la religion catholique était pratiquée grâce à la présence de prêtres canadiens-français. Certains Québécois s’y marièrent et s’y installèrent définitivement alors que pour d’autres, ce n’était qu’un court passage de quelques années et ils revenaient au Québec fonder leur famille.

C’est dans ce contexte que ma grand-mère Démerise alla travailler à Salem, Massachusetts aux États-Unis quelques années avant son mariage. Il est fort probable qu’elle s’y soit rendue en utilisant le service de train. Car, depuis 1860, le Grand Tronc reliait le Québec et Portland dans les États américains du Nord. Le coût d’un passage entre Québec et Salem était, en 1892, d’environ $8.75.

Démerise a travaillé entre 1899 et 1900 à la filature de coton de Salem, comme « Weaver Cotton Mills » qui se traduit par tisserande. Le recensement de Salem en 1900 en fait foi. Cette usine comptait à l’époque 1300 travailleurs. Son salaire devait être assez modeste, mais suffisait à payer sa pension et s’offrir une séance photo dans un studio de photographe de Salem. À cette époque, les costumes et chapeaux étaient fournis par le photographe pour qui voulait mettre en valeur son « Portrait » comme on disait. Un court moment de bonheur après une semaine probablement longue et fatigante.

Aujourd’hui, la filature est un grand bâtiment blanc au bord de la mer occupé par des bureaux du gouvernement de l’État. Une plaque mentionne l’ancienne fonction des lieux, soit une usine de fabrication de textiles portant le nom de Pequot. À la fin du 19e siècle, l’usine déménagera en Caroline du Sud.

Le travail dans les manufactures s’étalait sur dix à douze heures par jour dans le bruit et l’humidité presque étouffante des salles de tissage. Les salaires étaient peut-être plus élevés qu’au Québec, mais ils ne permettaient qu’un modeste confort. De plus, une certaine précarité s’installait particulièrement lors des périodes de récession, où les heures de travail diminuaient ainsi que le salaire.

Durant cette période d’exil, Démerise demeurait au 23 Palmer Street, Ward 5, Salem, Essex, Massachusetts. Elle était pensionnaire chez la famille Thibault. Elle pouvait se rendre facilement à pied à son lieu de travail en quinze minutes.

Il y avait six familles qui occupaient ces lieux pour un total de trente-deux personnes. La maison existe encore aujourd’hui. Je l’ai repérée en 2015 lors d’une visite à Salem.

Virginie Gaudrault, la tante de Démerise, avait travaillé dans les filatures de coton de Salem en 1880. Comme elle a habité avec la famille de Démerise quelques années, qui sait, l’idée d’y aller travailler a peut-être germé dans la tête de Démerise en écoutant sa tante raconter son expérience dans la filature de Salem.

Démerise ne travailla que deux années à Salem. Je ne crois pas qu’elle ait vraiment apprécié son passage à la filature. Le bruit, les nombreuses heures de travail étaient bien loin de sa réalité vécue à la campagne chez ses parents. Elle revient donc chez son père vieillissant pour en prendre soin. C’est le retour dans la maison paternelle sur la terre de son enfance.

Quelques années plus tard, Démerise épousera Maxime Pelletier, le 7 juillet 1903, à l’église de Saint-Pamphile. Ce fut un mariage double avec sa sœur Marie-Louise et Delphis Pelletier, le frère de Maxime. Démerise avait 23 ans et Maxime, 30 ans. Les deux jeunes filles étaient les dernières à quitter le nid familial. Tous les autres enfants étant déjà mariés ou décédés. Démerise et Maxime s’installèrent dans la maison familiale de Démerise et prirent en charge son père qui décéda deux années plus tard. Le couple aura une belle famille de treize enfants dont dix se rendirent à l’âge adulte.

Démerise fait partie de ces femmes fortes, déterminées et généreuses. Elle avait du caractère et pouvait facilement répondre au curé quand il se mêlait trop de ses affaires de couple. Travaillante, elle prenait soin de sa famille. Elle cuisinait, tissait la laine pour en faire des étoffes, confectionnait des manteaux, des robes, des habits de travail. Ses tricots étaient très chauds. Tout ça, en plus de participer aux travaux de la ferme.

Son époux Maxime, qui décéda à l’âge de 56 ans, l’avait laissée veuve avec onze enfants âgés entre cinq et vingt-cinq ans. Heureusement, Démerise garda les cordeaux solides avec ses fils ce qui permit aux plus vieux de prendre rapidement la relève du père absent. La charge émotionnelle pour cette jeune veuve de 49 ans devait être pas mal pesante comme on dit aujourd’hui.

Au bout d’une vie bien remplie, Démerise décéda le 4 août 1972 après un séjour de quelques mois à l’hôpital Notre-Dame-de-Lourdes, Saint-Michel de Bellechasse. Le diabète avait détérioré sa santé. Elle avait 91 ans et 8 mois. Elle fut enterrée dans le lot familial au cimetière de Saint-Pamphile.

Le passage de Démerise comme tisserande dans une filature de Salem a été de courte durée, mais cette expérience en dehors du village qui l’a vu naitre fut probablement une belle expérience de jeunesse. Elle contribua probablement à donner à Démerise une certaine ouverture à voir partir ses enfants vers l’Ontario, le Connecticut et les villes de Québec et Montréal.

Cette époque qui a vu plusieurs Canadiens français traverser la frontière américaine a été un moment historique. Elle a certainement permis une certaine émancipation du Québec et une ouverture plus globale sur un monde nouveau.

 


Sources

  • Ancestry, -Nos Origines -Wikipedia, archives de famille
  • Recensement Salem Mass. USA 1900
  • Google Map
  • Cinq générations de Tessier, Robert Tessier, p 161, central vermont railroad

Annexe

Lignée généalogique matrilinéaire

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